vendredi 17 novembre 2017

Laurent Lucas : "Je n'avais jamais joué un personnage qui subit un bouleversement continu."




Laurent Lucas : "Il a fallu que je gère le morcellement des émotions."

Cet entretien a été réalisé en février 2017, quelques mois après le tournage. Laurent Lucas, qui vient de visionner le film dans sa version montée, répond aux questions du réalisateur Noël Mitrani et du journaliste Fouad Sassi. 

 

NM : Après coup est notre quatrième film ensemble. Tu joues un patient qui vit une expérience psychothérapeutique pour tenter de soigner un état de stress post-traumatique. C’est un rôle extrêmement émotionnel.

C’est le film dans lequel la partie émotionnelle a été la plus forte dans tout ce que j’ai fait jusqu’à présent. Sur ce film, il a fallu que je gère le morcellement des émotions, sans rien manquer.  Je n'avais jamais joué un personnage qui subit un bouleversement continu, l'enjeu était de ne jamais relâcher à ce niveau-là. À partir du moment où le drame survient, mon personnage est totalement bouleversé à chaque instant. Ce qui est beau c’est que j’ai ressenti profondément toutes les phases du personnage. C’est répertorié, on rentre dans un schéma : le moment d’abattement, le moment de déprime, le moment d’euphorie parce que ça va mieux, le moment d’espoir, le moment de courage. J’ai eu l’impression de vivre toutes ces étapes physiquement. On décrit le parcours d’un patient. Même dans les moments où c’est vécu intérieurement de ma part, on sent ce parcours à travers ma femme qui m’accompagne.

NM : Est-ce que tu pensais que le tournage serait aussi intense que le scénario le laissait entrevoir?

Oui parce que quand j’ai travaillé le texte pendant l’été, je sentais bien ce que ça allait demander. En plus ma mère venait de mourir depuis peu de temps, et je n’ai pas hésité à me servir émotionnellement de sa mort pour travailler. Après au tournage, au contraire j’ai essayé de ne pas y penser, d’être sur les enjeux du personnage, mais je les avais tellement déclenchés grâce à l’état émotionnel que j’avais avec la mort de ma mère que j’ai rejoint rapidement le personnage.

NM : Tes émotions étaient à fleur de peau, je ne t’avais jamais vu comme ça.

Je ne me le disais pas, mais pour jouer ce personnage, il fallait que je garde ce niveau, que je me maintienne dans cette zone. Je ne pouvais pas décrocher, sortir de ça en allant vers quelque chose de confortable émotionnellement quand la journée de tournage était terminée. Sinon, j’aurais perdu mes sensations.

NM : Tu m’avais dit que ça t’avait vidé comme jamais, que tes nuits étaient agitées.

Oui ça travaillait dans mon sommeil, je me réveillais en pleine nuit avec des scènes du film et du tournage, c’était trop chargé dans la journée pour que la nuit soit paisible. Les gros moments émotionnels nous vident. Comme certaines engueulades avec nos proches, ça nous remue, ça nous bouleverse. Sauf que là ce n’est pas un moment ponctuel dans une journée, on doit refaire six/sept fois la même chose tous les jours, pendant tout le tournage.

FS : Donc ce n’est pas un cliché l’acteur qui n’arrive pas à sortir du rôle en dehors du tournage?

Quand le rôle est demandant, tu as un réflexe en tant que comédien de ne pas quitter ça. Plusieurs rôles m’ont mis dans cet état. On entend parler d’acteurs un peu déséquilibrés dans la vie, ou bipolaires, pour eux ce n’est pas évident, ça les perturbe drôlement parce qu’ils doivent avoir du mal pendant un tournage ou après à revenir à la normalité. Il y a même des problèmes d’identité qui se posent dans ces cas-là. Le jeu et les émotions qu’ils jouent viennent interférer avec ce qu’ils pensaient être.

FS : Ça ne te fait pas peur de vivre ça?

Non parce que je sais que c’est un processus, tu ne t’en rends pas compte sur le moment, c’est à la fin quand tu reviens à la vie normale que  tu prends conscience que tu étais comme dans un tunnel émotionnel. Maintenant j’ai l’expérience pour gérer ça, pendant notre tournage je voyais bien qu’il y avait quelque chose qui me conservait dans ce niveau d’émotion pour y retourner plus facilement le lendemain. En plus, pendant qu’on tournait Geneviève [sa conjointe] est allée chez ses parents avec Charlie [sa fille], donc j’étais tout seul, dans les bonnes conditions pour conserver cet état.

NM : Tu as fait un travail d’intériorité tellement fort que ça nous permet de supporter de longues scènes de thérapie sans jamais qu’on s’ennuie en les regardant.

Il y avait deux choses : à la fois j’étais dedans et il y avait Mohsen [El Gharbi] qui, dans son appréhension à devoir jouer autant de texte, était vraiment sur moi et je lui donnais tout ce qu’un patient peut donner à un thérapeute. Mohsen donnait l’impression de scruter chacune de mes réactions. Entre lui et moi, on avait ce qu’il fallait des deux côtés. Et puis le montage a emmené le film encore plus loin. C’était écrit plutôt film d’auteur dans la structure, on commençait par les scènes avec la famille et d’un coup : début de la thérapie EMDR. Là, tu as drôlement modifié par rapport à l’écriture, tu as commencé la thérapie beaucoup plus tôt, en déstructurant, c’est très réussi.

NM : D’habitude quand on fait un film on a envie que ça marche, mais avec celui-ci je me dis qu’il faut que les gens le voient comme quelque chose d’utile.

Geneviève a dit que ça pouvait faire du bien à beaucoup de personnes, c’est ça qu’elle a ressenti, en plus de pleurer du début à la fin. C’est un film bouleversant mais aussi il y a des gens qui pourraient être reconnaissants vis-à-vis de toi pour avoir raconter ça, du point de vue du malade, de l’accompagnateur, du soignant, de la famille. Il y a pleins de gens qui vivent des choses comme ça aujourd’hui, et avec le film il peut y avoir un rayonnement. Tu mets les gens dans une salle, c’est certain qu’ils ne peuvent pas ne pas être touchés par cette histoire. Laurence [Dauphinais] qui joue ma femme est drôlement attachante, et Natacha [Mitrani] est magnifique. Ce qui s'est passé avec Natacha sur ton film, c'est exceptionnel, je n'avais jamais vécu ça avec un enfant, ça sortait droit, juste, pas les petites intonations qu'on entend d'habitude avec les enfants. Elle intégrait parfaitement tout ce que Noël lui disait de faire.

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